Le labeur des Morts

Isaac sortit de la bouche de métro, courbant la tête sous la pluie battante. Pressant le pas, le jeune homme longea l'écran publicitaire qui masquait la façade entière d'un immeuble désaffecté. Dans une lumière tremblotante, un visage fatigué, haut de dix mètres, le regardait passer d'un air grave. Les lettres jaunes s'étalaient, implacables : « Son labeur est votre salut ».

Dans la nuit, la lumière des réverbères scintillait dans les flaques qui courraient entre les pavés. S'y ajoutait par endroit l'éclat rouge de l'écran des radiamètres. 0.25mSv/h, Paris avait connu pire. Depuis la série d'accidents nucléaires qui avaient frappé le monde vingt ans plus tôt, il n'y avait guère d'endroits épargnés par la contamination radioactive. La panique avait fait place au fatalisme : à quoi bon fuir quand on n'a nulle part où aller ? La vie devait continuer, alors plus personne ne regardait les radiamètres.

Un vent glacial s'était levé et l'averse redoublait d'intensité quand Isaac s'engouffra dans un fastfood miteux. Son plateau à la main, il s'installa face à la vitre sale. Ses yeux se posèrent sur le portrait qui s'étalait, de l'autre côté de la rue, sur la devanture d'un ancien cinéma. Le regard acéré, les joues mangées par la barbe, l'homme semblait le jauger : « Pour vous, pour vos enfants ». Une affiche en papier jauni avait été ajoutée, avec une grande flèche pointant vers la gauche : « NUCLA - Centre de recrutement ».

La NUCLA (Nuclear Cleanup Agency) avait été créée par les Nations Unies au lendemain des accidents. A travers le monde, des milliers de spécialistes s'étaient rassemblés pour reprendre le contrôle des réacteurs nucléaires dévastés. Devant l'ampleur de la tâche, cependant, leur nombre s'était vite avéré insuffisant. De plus, les techniciens étaient exposés à telles doses de rayonnements qu'ils ne pouvaient travailler guère plus de trois ans dans les centrales avant que leur santé ne se dégrade. La NUCLA était en constante recherche de main d'oeuvre, ses bureaux de recrutement avaient fleuris jusque dans les campagnes les plus reculées et les murs s'étaient couverts de visages aux yeux tristes.

Dans la rue, face à Isaac, un groupe de jeunes hommes passa en riant, abrités sous de larges parapluies noirs. L'allure de leurs costumes neufs, l'éclat des bagues à leurs doigts, l'entrain de leur conversation ne trompaient pas : ces hommes étaient des Morts. C'est ainsi que l'on surnommait les travailleurs de la NUCLA : des morts en sursis, condamnés à la lente et inexorable agonie des irradiés. La NUCLA payait bien mieux que la plupart des emplois et les Morts étaient reconnaissables à leur style flamboyant. Il n'est nul besoin d'économiser quand la vie ne dure pas.

Son dîner terminé, Isaac se leva. Il jeta une poignée de pièces sur son plateau sans même les compter. Ce repas lui avait coûté ses dernières économies. Inspirant profondément, le jeune homme passa la porte et parti vers la gauche d'un pas résolu. De l'autre côté de la rue, l'immense visage du Mort luisait doucement sous l'averse.

Cette nouvelle est l'œuvre d'Antonin Segault.
Elle est diffusée selon les termes de la licence Art Libre.
22 août 2017